Parfois, je me surprends à comparer ma vie et ma situation actuelle à un château de sable qui s'écroule, emporté par le vent et les vagues.
Je ressens un mélange de honte et d'impuissance, de voir que tout ce que j'ai construit se retrouve réduit à néant.
Tellement d'énergie dépensée pour rien ! Oui, de la honte. De la confusion.
Mais je ne devrais pas me plaindre. Il y a des gens plus malheureux que moi. Des vrais gens dans la merde. Comme mon collègue Stan. De son vrai nom Stanislas.
Stan a quarante ans passés. Il travaille avec moi tous les matins au supermarché, on est chargés de la mise en rayon de produits frais. On travaille en binôme. C'est un travail chiant, répétitif,
physique, et le chef de rayon n'est vraiment pas sympa. Il nous colle la pression, on ne va jamais assez vite. Mais il y a tellement de références, et il ne faut pas mélanger les packagings qui
se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Et en plus il fait froid au rayon frais. Pour un pingouin frileux comme moi, c'est pas le paradis, loin de là.
Mais bon, on n'a pas le choix. Il faut bien gagner sa croûte.
Pour faire baisser la pression et rendre le travail supportable malgré la température, Stan et moi on discute. C'est pas encore interdit par le règlement intérieur donc on en profite... Pendant
tout le poste, ça bavarde. Enfin surtout lui. Parce que Stan, c'est plutôt le genre bavard. Un peu soulant des fois, mais c'est comme ça. De toute façon, je préfère que ça soit lui qui parle, car
je n'ai rien à dire, et je n'ai pas envie d'évoquer ma vie. Je me méfie de tout le monde maintenant...
Je vais donc vous raconter la vie de Stan, avec mes interprétations personnelles, parce que je ne suis pas une machine, donc j'analyse forcément tout ce qu'il me raconte...
Stan, il est dans la même situation que moi ou presque. Avant il avait un bon job, avec des responsabilités et tout, dans l'industrie. Il s'occupait d'une équipe de maintenance, un boulot assez
dur, assez intense, dans des conditions de travail pires que celles du rayon frais du supermarché : poussière, bruit, mauvais éclairage, chaleur à côté des fours, froid glacial dans les ateliers
en hiver. Mais Stan, il adorait son boulot, il était presque né pour ça. Et en plus, ça payait bien, il avait plein d'avantages : un CE, une cantine, des horaires bien pensés, des RTT, des
congés, des chèques vacances, des primes de fin d'année, il allait au camping tout le mois de juillet au bord de la mer avec les réductions du CE, une semaine au ski en février toujours avec le
CE, bref c'était vraiment chouette d'après lui.
Stan vient de Nancy mais il a émigré à Metz. Notamment à cause de son prénom. Il en avait marre qu'on lui demande s'il avait été conçu Place Stanislas, ou ce genre de réflexions stupides. Ca se
comprend. Il a aussi rejoint la région messine parce qu'il avait trouvé un bon travail dans l'industrie.
Seulement Stan a un peu déconné. Et son château de carte à lui s'est peu à peu écroulé.
Il a commencé à soupçonner sa femme de le tromper. Sa femme, qu'il connaît depuis le collège. L'unique femme qu'il ait aimée. Alors Stan, comme il s'y connaît un peu en informatique, il a
installé un traqueur GPS sur la voiture de sa femme. Et piraté son téléphone portable pour écouter ses conversations. Du coup, il la suivait à distance. Et ça lui paraissait louche.
Tout ça lui est monté à la tête.
Il n'aurait pas imaginé une seconde une explication logique aux déplacements de sa femme : ramener une collègue chez elle, aller voir une copine, faire du shopping...
Mais peut-être qu'il avait raison, qui sait ?
Au lieu de régler ça entre adultes, Stan a continué son petit jeu d'enquêteur.
Et puis il a commencé à voir une autre femme, qui travaillait dans la même usine que lui. Une secrétaire de bas niveau, fraîchement divorcée, avec un enfant en bas âge à charge, elle a quinze ans
de moins que lui, et vit dans un HLM.
La qualité de son travail a commencé à légèrement s'en ressentir. Mais rien de méchant. Au début.
Puis il a décidé d'engager une procédure de divorce avec sa femme. Sa crise de la quarantaine, en quelque sorte.
De grosses tensions sont apparues dans le couple : la femme ne comprenait pas pourquoi, donc a commencé à se poser des questions. Et lui continuait de voir l'autre.
J'ai oublié de vous dire que Stan a un enfant, qui doit passer le bac cette année.
Un divorce, ça prend du temps et de l'énergie, il faut penser à tout, (ils l'ont rappelé sur Europe 1 l'autre jour !) et du coup, on n'a plus trop la tête au travail.
On commence à faire des erreurs.
On s'investit moins.
On ne fait plus 100% du boulot.
On oublie des choses.
Et au final, au bout de quelques temps, quand les problèmes matériels s'accumulent et les plaintes des collègues s'amoncellent sur le bureau des RH, après enquêtes, on se fait finalement
licencier pour faute.
C'est ce qui est arrivé à Stan.
Il se retrouve à la rue, sans emploi, avec plusieurs crédits sur le dos (la maison, les voitures).
Sa femme découvre qu'il a une maîtresse : c'est un mauvais point pour lui dans la procédure de divorce. Car contrairement à lui, elle ne le trompait pas, malgré ce qu'il s'imaginait. Elle le fout
dehors gentiment. Il accepte la sentence.
Stan pense alors se réfugier chez sa maîtresse. La jeune. Seulement, elle n'a pas trop envie d'entretenir un mec comme Stan. Mais comme elle a quand même un peu pitié de lui, elle lui propose de
rester quelques jours, le temps de trouver un appartement.
Il ne peut pas louer d'appartement. Son dossier est refusé partout. Il a finalement décidé de demander un dossier dans un HLM.
Il n'a plus de travail, et il ne peut pas passer ses journées à ne rien faire. Alors il a fait comme moi : il s'est inscrit dans une agence de travail temporaire. Et a atterrit ici, pour remplir
les rayons. Ca fait plus de six mois que ça dure. Et sa situation n'est pas prêt de s'arranger.
Ils lui ont récemment diagnostiqué des plaques dans les poumons. C'est un gros fumeur, et il a aussi travaillé en milieu amiante sans le savoir, car à l'époque personne ne s'inquiétait de ça.
Son fils ne lui parle plus, car il s'est senti trahi. Et comme il passe le bac, il essaie de se concentrer sur le lycée...
Sa femme pareil.
Sa maîtresse ne s'intéresse plus à lui car il ne gagne plus aussi bien sa vie. Elle l'a foutu dehors.
En attendant d'avoir un logement, il a pris une chambre dans un hôtel bas de gamme pour ne pas être un boulet pour qui que ce soit.
Des fois, Stan est vraiment déprimé. Mais il essaie de garder la face.
Des fois, quand il parle, j'essaie de lui trouver des solutions. De lui donner des pistes. De le réconforter.
Et des fois, le lendemain matin, il me remercie de l'avoir écouté, me dit que ça lui a fait du bien.
Alors oui, je suis un peu la psy de Stan. J'essaie de l'aider. Mais aider les autres, ça commence par les écouter, non ? Et en aidant les autres, on se sent un peu moins merdique.
Allez courage Stan...